Avez-vous déjà croisé un chef de projet qui demande :

« Dis, tu pourrais me donner une estimation rapide de ton boulot sur la prochaine release ? Genre… maintenant, tout de suite ? »

Ben ouais, nous aussi, on connaît ça. Cette estimation est ensuite graver dans le marbre.

Estimer la durée et l’effort de réalisation d’un projet IT, c’est un peu comme prédire la météo : on a beau disposer de multiples outils et d’une solide expérience, il y a toujours une part d’inconnu. La fameuse loi de Hofstadter (ou loi de glissement de planning) nous rappelle d’ailleurs que même en anticipant l’incertitude, on a tendance à sous-estimer le temps nécessaire. C’est une loi empirique concernant la difficulté de la planification dans le domaine de la recherche et du développement. Elle est régulièrement constatée dans le domaine du développement de logiciel.

Elle affirme :

« Il faut toujours plus de temps que prévu, même en tenant compte de la loi de Hofstadter. »

Mais avec une bonne préparation et quelques techniques éprouvées, l’estimation devient moins hasardeuse et plus fiable. Alors histoire de ne plus se retrouver en panique totale, voici un petit tour d’horizon sur comment (bien) estimer les tâches IT.


1. Contexte

1.1. Qu’est-ce que l’estimation de tâches IT ?

Estimer, c’est anticiper l’effort, la durée et les ressources nécessaires à la réalisation d’un lot de tâches ou d’un projet complet. Bien sûr, ces estimations ne sont pas gravées dans le marbre : il s’agit plutôt de bornes qui permettent de planifier, de budgéter et de prendre des décisions éclairées. Mais dans la réalité, décaller une livraison est toujours délicat, et se louper de deux semaines, ça fait rarement rire le boss. C’est là qu’intervient la loi de Hofstadter : « Ça prend toujours plus de temps que prévu, même quand on tient compte de la loi de Hofstadter. » En clair, on a beau être prudent, il reste toujours un facteur d’imprévisibilité.

1.2. Pourquoi est-ce essentiel ?

C’est important car dans le monde merveilleux de l’informatique, personne n’aime les mauvaises surprises. C’est pourquoi il est crucial de :

  • Prévenir les dérapages de délais : Une mauvaise estimation peut conduire à des retards significatifs.
  • Maîtriser les coûts : Sous-estimer un projet revient souvent à dépasser le budget initial. Même si on peut toujours renégocier, il vaut mieux viser juste au début.
  • Assurer la satisfaction des parties prenantes : Clients, utilisateurs et managers apprécient la fiabilité et la transparence dans la gestion du planning. Les dépassements influent sur le moral de toute l’équipe.

Bref, l’estimation, c’est le truc qui évite de coder la nuit (et d’éventuellement de perdre votre santé mentale).


2. Préparation à l’estimation

2.1. Vérifier la clarté des spécifications

« On a des spécs ? »

Avant tout, assurez-vous de bien comprendre les besoins et les exigences. La mode est à l’agilité, et pourtant, il doit exister des spécifications écrites même là, et les user stories ne sont pas des spécifications mais l’expression d’une tâche à executer. Il faut lire (et relire) les spécifications (si si, toutes, promis !) avant le rafinement, poser des questions (oui, même celles qui ont l’air bêtes, elles évitent les malentendus), clarifier les zones d’ombre : c’est la base pour démarrer sur de bonnes fondations. Je sais que des clients s’agassent des questions qui, pour eux, montre une non maitrise de ce que l’on fait. Mon point de vue est que si il y a beaucoup de questions, dont des questions candides, c’est que le besoin n’est pas correctement exprimé.

2.2. Identifier les rôles et les responsabilités

Le but est que tout ce petit monde soit aligné (ou presque).

  • Développeurs : Ils ont la meilleure connaissance du terrain et peuvent préciser les contraintes techniques.
  • Chef de projet / Product Owner : Ils veillent à la cohérence globale, au respect du périmètre et à la communication avec le client ou le métier.
  • Équipe d’architecture / DevOps : Souvent confrontés aux choix technologiques et aux contraintes d’infrastructure, ils peuvent repérer les risques liés à la performance, la sécurité ou l’évolutivité.

2.3. Déterminer les risques et contraintes

  • Technologies émergentes : une courbe d’apprentissage peut rallonger le temps de développement (et souvent de belles galères en vue).
  • Facteurs organisationnels : disponibilité des ressources, congés, changements de priorités.
  • Contexte externe : dépendances à d’autres systèmes ou à des prestataires tiers.
  • Contexte « urgentissime » : la version 1.0 doit sortir avant la fin du mois (on est le 29 ? C’est chaud).

3. Choix des méthodes et techniques d’estimation

3.1. Méthodes « traditionnelles »

  • Estimation par analogie : On se réfère à des projets antérieurs similaires, en ajustant selon le contexte présent. « La dernière fois, on avait fait la même chose en 5 jours, alors ça devrait être pareil ». Attention, ça marche seulement si le contexte reste proche.
  • Estimation paramétrique : On applique des métriques (Function Points, Use Case Points, etc.) permettant de modéliser l’effort, en fonction de la complexité.

3.2. Approches agiles

  • Planning Poker : Les membres de l’équipe discutent d’une fonctionnalité et proposent chacun une estimation, puis on converge vers un consensus.
  • T-Shirt sizing : On classe les éléments par taille relative (S, M, L, XL) pour évaluer rapidement la complexité ou l’ampleur.

3.3. Méthodes « formelles »

  • PERT / Three-Point Estimation : On considère trois scénarios (optimiste, pessimiste, réaliste) et on calcule une estimation moyenne.
  • Combinaison de méthodes : Ne pas hésiter à croiser une approche agile (Planning Poker) avec des références à des projets passés, pour peaufiner la précision.

4. Collecte et validation des estimations

4.1. Impliquer l’équipe technique

Rien ne vaut l’avis des personnes qui vont réellement développer, tester et livrer le produit. Leur implication garantit la fiabilité (et l’adhésion) aux chiffres annoncés. Mais attention, l’équipe technique peut avoir tendance à oublier les tâches monotones : documentations, réunions, relecture de code, Peer Review, aide à l’équipe, etc.

Attention à « l’expertise » de ceux qui ne feront pas le travail, ils ne comptent souvent que le temps de développement… En omettant TOUTES les autres tâches à faire.

4.2. Documenter les hypothèses

Chaque estimation doit être associée à des hypothèses claires, comme :

  • Version du framework ou du langage utilisé
  • Niveau d’expertise disponible dans l’équipe
  • Existence (ou non) d’une base de code réutilisable
  • Données de tests,
  • etc.

Cette liste sert de « bouée de sauvetage » en cas de changement (spoiler : il y aura forcément des changements).

4.3. Comparaison et réconciliation

Il peut arriver que les estimations proposées divergent fortement. Dans ce cas, un débat (avec un second tour de Planning Poker à la fin) s’impose pour trouver un équilibre réaliste.


5. Gestion des risques et marges d’erreur

5.1. Identifier les risques

  • Complexité technique élevée : par exemple, un module très innovant ou hautement sécurisé.
  • Spécifications floues : « On affinera plus tard… »
  • Dépendances extérieures : quand vous attendez un composant d’un autre service, le planning peut vite se décaler.
  • Ressources clés : un expert qui part en congé au mauvais moment peut provoquer un délai supplémentaire. Une personne en maladie ou (pire) la démotivation d’un developpeur.

5.2. Stratégies d’atténuation

  • Réserves de temps / budget : prévoir un léger « coussin » pour parer aux imprévus. (genre un imprévu réseau, un bug aléatoire). Attention à ne pas négliger le facteur X (celui qui fait tout exploser).
  • Découpage en sous-tâches : plus les éléments sont petits, plus il est facile de détecter les blocages potentiels. On préfère 10 petites surprises qu’une énormissime.

5.3. Ajustement final des estimations

Incorporer un facteur de contingence ou de correction, basé sur l’historique des projets de l’équipe (ou sur la taille des risques identifiés).


6. Communication autour de l’estimation

6.1. Transparence des hypothèses

Expliquez en toute clarté comment vous avez abouti à vos estimations, quelles méthodes ont été utilisées et quels risques ont été pris en compte.

  • Les hypothèses
  • Les risques identifiés
  • Les marges d’erreur

6.2. Formats de présentation

  • Tableaux de synthèse : tâches, estimation basse / haute / moyenne, responsable.
  • Graphiques ou dashboards : pour visualiser rapidement la répartition des efforts ou le suivi de la progression.

6.3. Échange et alignement

Organisez des points réguliers avec les parties prenantes (business, équipe, direction) afin de synchroniser les attentes et les résultats. Si un changement de périmètre survient, revalidez l’estimation et surtout les délais !

J’ai très rarement vu des clients ne pas comprendre un décalage de livraison, surtout lorsqu’ils sont prévenus tôt avec des explications précises.


7. Pilotage et révision continue

7.1. Suivi de l’avancement

  • Tableaux Kanban ou burndown charts : idéaux pour constater rapidement si l’équipe est en retard ou en avance.
  • Revues de sprint (en agile) : permettent d’ajuster en cours de route, sans attendre la fin du projet.

7.2. Adaptation aux changements

Les priorités évoluent ? Les spécifications se précisent ? Mieux vaut réaligner l’estimation plutôt que de foncer tête baissée vers un objectif qui a déjà changé. Quand ton client dit : « Finalement, je veux ça en vert, pas en bleu », tu refais un tour d’estimation ? Eh oui ! Sinon, à force de complaisance, il y a un risque de faire exploser le planning (et ta patience).

Par contre, il ne faut parler que d’ajustements. Des changements trop fréquents montrent seulement que le client ne sait pas ce qu’il veut. Ce qui conduit le projet dans le mur. J’ai connu des projets qui sont partis en prod mais sans être utilisés.

7.3. Retour d’expérience (Rex)

Après chaque projet, prenez le temps d’analyser l’écart entre l’estimation initiale et la réalité. Ces enseignements permettront d’affiner vos méthodes d’estimation au fil du temps.

Je pense qu’une « To Do » list d’amélioration est à créer au début du projet qui sera alimentée par toute l’équipe pendant le projet avec tout ce qui est remarqué, de bon, comme de mauvais. Il faut noter tout ce qui s’est bien passé (voire miraculeusement) et ce qui a foiré.


8. Conclusion : l’essentiel en quelques mots

  • Préparation minutieuse : Clarifier les besoins et identifier les risques en amont.
  • Qualité des spécifications : Trop souvent, on compte sur « l’agilité » pour compenser l’absence de clarté. Or, la transparence sur ce qui est attendu, et comment, reste un pilier de l’estimation fiable.
  • Méthodologie adaptée : Croiser les approches (agiles, formelles, analogies) pour gagner en précision.
  • Collaboration : L’avis des développeurs, testeurs et experts est crucial ; ils sont les mieux placés pour estimer le travail réel.
  • Gestion des imprévus : Une marge de manœuvre (temps, budget) est indispensable pour absorber les aléas. Ce n’est pas un luxe, c’est vital.
  • Amélioration continue : Prenez systématiquement du recul sur l’écart entre planification et réalisation pour vous améliorer projet après projet.
  • Communiquer : il faut annoncer au plus tôt les retards.
  • Révise régulièrement : la vie (du projet) est un éternel mouvement. Ton estimation doit l’être aussi.

En appliquant ces principes, vous maximiserez vos chances d’obtenir des estimations réalistes et crédibles. Et peut-être que le patron pardonnera le léger dépassement de 2 semaines… ou pas. La loi de Hofstadter reste un rappel piquant de notre tendance naturelle à l’optimisme

En bref, l’estimation de tâches IT, c’est un mélange d’expérience, de collaboration et de prise de risque calculée. C’est un peu comme faire une recette de cuisine pour 10 personnes : On se base sur notre connaissance, les outils, et on ajuste si la sauce est trop salée.

Allez, courage, et surtout… n’oubliez pas de rajouter un petit pourcentage de marge « spécial chat » (au cas où il décide de dormir sur le clavier).

Et vous ? Comment faites-vous ?

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