
Si vous deviez expliquer votre carrière en 5 minutes autour d’un café, ça ressemblerait à quoi ?
Samedi dernier, j’ai partagé un repas avec ma femme et une dizaine d’anciens copains de sa promo d’école de commerce. Nous n’avions pas vu la plupart depuis presque la fin de l’école en fait. Nous étions dix autour de la table, dix destins différents, et presque trente ans de vie compressés en 5 heures.
Était-ce sympathique ? Oui.
Était-ce déprimant ? Aussi.
C’était un peu comme une bande-annonce de film, sauf que la série s’appelait Burnout & Co et qu’il n’y avait pas de happy end garanti.
Très vite, le constat s’est imposé.
Beaucoup avaient changé de métier. La grande carrière commerciale promise à 25 ans avait laissé place à des reconversions choisies ou subies, mais presque toujours motivées par le besoin d’avoir des horaires normaux. Plusieurs faisaient des allusions à leurs burnouts sans vraiment le raconter. Deux étaient au chômage. Beaucoup avaient vu leur niveau de vie diminuer, déménageant dans des logements plus petits et renonçant à un certain confort. À 25 ans, ils parlaient de conquérir le monde. À 50 ans, ils en étaient à comparer leurs mutuelles santé. L’avenir radieux qu’on nous avait promis ressemble surtout à une lumière blafarde au néon, celle qu’on retrouve dans les open spaces à 22h.
Alors pourquoi en est-on arrivé là ?
Peut-être que nos rêves étaient trop grands. Peut-être que nos écoles nous avaient survendu des lendemains qui chantent alors que seule une petite minorité allait réellement conquérir ce monde.
A ce sujet, je me souviens que lors de la soutenance d’un de mes stagiaires, les profs m’avaient demandé pourquoi ce dernier n’avait pas eu le rôle de Chef de projet…
Peut-être que nous avons voulu trop donner, trop longtemps. Peut-être tout simplement que nous avons oublié que la vie, ce n’est pas seulement le travail, et que notre énergie est finalement une ressource limitée, plus que nous ne le pensions.
Dans ma famille, la règle était claire : travailler, toujours travailler, pour élever son niveau de vie et montrer sa réussite. À 22 ans, je voyageais déjà dans plusieurs pays pour le travail, et ma mère était fière de dire à ses amis : “Mon fils voyage pour son boulot, en ce moment il est aux Etats-Unis.”
En réalité, je passais mes semaines à l’hôtel et mon temps libre dans les aéroports.
Quand on est jeune, on croit qu’argent rime avec bonheur et que prestige rime avec succès. En fait, j’ai gagné des miles… mais j’ai perdu des amis et des années.
Le temps finit par fissurer le rêve. Le surtravail et les illusions nous poussent à donner 100 % constamment, comme si c’était humainement possible d’être à fond sur tous les sujets, tout le temps. On nous parle d’opportunités, mais maintenant, je vois que tout le monde n’a pas les mêmes opportunités dans la vie, qu’il y a beaucoup de choses structurelles dans notre pays, que la santé peut varier, que l’économie peut vaciller et nous emporter avec une crise économique (tellement cycliques que l’on pourrait penser qu’elles sont gérées). Et nous n’y pouvons rien.
La famille arrive aussi avec l’âge, avec ses plaisirs mais aussi ses obligations.
La réalité nous rappelle que le corps s’épuise, que la tête lâche
Alors est-ce une défaite ou une victoire ?
On peut y voir une défaite, un constat d’échec. On se dit qu’on n’a pas été assez forts, pas assez persévérants, pas capables de s’imposer. On se juge faibles. Je n’y crois finalement pas. J’y vois une évolution. Et surtout une victoire : avoir dit stop avant l’infarctus. Avoir choisi sa famille, son temps et finalement soi-même, c’est peut-être une meilleure réussite. À 50 ans, on a moins de rêves, certes, mais est-ce vraiment une mauvaise chose ? Peut-être que la réussite n’est pas dans le train de vie, mais dans la qualité de vie.
À 50 ans, est-ce qu’on baisse ses rêves parce qu’on est épuisé ou est-ce qu’on a enfin compris que nos rêves étaient mal calibrés dès le départ ? On en a moins, mais ils sont peut-être de meilleure qualité et surtout réalisables.
En regardant autour de moi, je me demande si c’est seulement une histoire de génération. Quand nous étions jeunes, on nous avait déjà expliqué que nos carrières ne seraient pas linéaires, qu’il faudrait penser reconversions permanentes. C’est drôle d’y repenser aujourd’hui, car ceux qui tenaient ce discours avaient embrassé une carrière politique qu’ils n’ont jamais quittée. Il y a le mythe du “toujours plus” qui se fracasse contre le réel. Nous sommes payés pour donner 100 % pendant 40 heures par semaine. Mais que se passe-t-il quand les coups de bourre se multiplient, qu’on reste tard le soir, qu’on finit par travailler le week-end ? On ne donne plus 100 %, on tourne en rond.
Je regarde mon fils et ses amis. Ils sont persuadés que notre génération n’a rien compris, que l’argent est facile à gagner et qu’il suffit de saisir les bonnes opportunités. Finalement, nous n’étions pas très différents à leur âge. Nous aussi, nous pensions que nous allions réussir partout, tout le temps.
Alors, et si nos vraies aspirations, ce n’était pas de réussir mais simplement de durer ? Et si le vrai luxe, ce n’était pas le poste ou le salaire, mais le temps qu’il nous reste pour souffler ?
Finalement, le vrai succès, c’est peut-être d’arriver à 50 ans avec encore assez d’énergie pour faire des choses pour soit même, sa famille et ses proches.
Et vous, où en êtes-vous de vos rêves de 20 ans ?”


