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À l’heure de l’IA, où se situe encore l’informaticien ?

L’IA écrit du code. L’humain évite surtout qu’il devienne pénible.

L’IA écrit du code. L’humain évite surtout qu’il devienne pénible.

Il y a encore trois mois, quand j’essayais de coder avec l’IA, le résultat était… comment dire… plein d’enthousiasme, mais pas toujours de discernement. Dès que cela devenait trop long, l’IA se perdait en route. Au moindre prompt, elle me livrais huit fichiers, une interface brillante, trois concepts futuristes, et oubliais au passage que le bouton “Enregistrer” devrait, dans un monde civilisé, enregistrer. J’ai déjà eu cela comme stagiaire et j’ai probablement été comme cela.

Et puis les choses ont changé, rapidement.

Pas seulement parce que les outils ont progressé, même s’ils ont clairement passé un cap. Aujourd’hui, Claude Code se présente comme un outil de codage agentique capable de lire un dépôt, modifier des fichiers, exécuter des commandes et s’intégrer au terminal, à l’IDE, au desktop et au navigateur. Codex, de son côté, est documenté comme un agent de code capable de lire, éditer et enchaîner des actions à partir d’un prompt. On n’est plus dans l’autocomplétion qui joue au loto avec ta base de code. On est déjà dans autre chose.

Mais le vrai changement ne vient pas seulement des outils. Il vient aussi de nous. De notre compréhension et de notre façon de nous exprimer. J’ai lu une blague il y a quelques semaines sur l’avenir de la profession : « Comme le client ne sait pas exprimer son besoin, nous sommes sauvés ! »

Parce qu’entre écrire “fais-moi une appli” et expliquer clairement un besoin, un périmètre, des contraintes, des priorités et un point d’arrivée, il y a à peu près la même différence qu’entre “construis-moi une maison” et “voici le terrain, le budget, les règles d’urbanisme, les usages, et par pitié évite de mettre les toilettes dans le salon”.

Étrangement, le second cas donne de meilleurs résultats.

Quand on découvre la baguette magique, on finit vite avec un château, trois dragons et un export PDF

Au fil des jours, j’ai commencé à mieux découper, à mieux formuler, à moins vouloir gravir l’Everest en pantoufles dès le premier prompt.
Et j’ai compris qu’avec l’IA, bien s’exprimer n’est plus un supplément d’âme, c’est déjà une partie du travail.

Et là, forcément, ça devient grisant.

En quelques heures, j’ai pu faire une petite page pour préparer des setups photo. Puis je me suis dit : allons plus loin. Puis encore plus loin. Puis encore. Puis, tant qu’à faire, demandons aussi à l’IA de compléter mes idées. Après tout, quand on a un génie qui exauce les vœux, le premier réflexe n’est pas toujours la sobriété. On ne demande pas d’emblée un tournevis et une étagère. On demande souvent un palais, une salle de contrôle, une vue isométrique, deux exports intelligents, un assistant contextuel et, si possible, une petite touche Apple sur l’interface.

J’ai montré ça, fier comme un coq, à un ami. Sa réponse a été immédiate : “C’est trop.”
Et le pire, c’est qu’il avait raison.

Le vrai danger n’est pas que l’IA code. Le vrai danger, c’est qu’elle dit oui trop vite

C’est sans doute un des premiers pièges de l’IA : elle rend le “plus” ridiculement facile.

Plus de fonctions.
Plus d’options.
Plus d’écrans.
Plus de sophistication.
Plus de bonnes idées qui deviennent d’excellentes mauvaises idées dès qu’on les empile.

En quelques prompts, on peut fabriquer une usine à gaz avec l’impression d’être un visionnaire. En réalité, on vient juste d’automatiser notre incapacité à rester simple.

À ce moment-là, il faut se souvenir d’une vieille vérité (de Saint-Exupéry) : la perfection n’arrive pas quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à enlever. C’est une phrase magnifique. Et dans l’informatique, c’est aussi une phrase qui supprime à elle seule environ 40 % des idées du vendredi après-midi.

Pour faire un peu plus savant : Goethe a dit : La perfection est infinie. Je traduis cela par le fait qu’on ne peut pas l’atteindre… Et faire quelque chose d’utile est bien est déjà suffisant.

J’ai donc fait machine arrière.
Je suis revenu à l’essentiel.
J’ai retiré du gras.
J’ai gardé l’idée utile.

Et là, le produit a commencé à ressembler à quelque chose d’intéressant.

L’informaticien n’a pas disparu. Il a juste été poussé vers le haut de la chaîne alimentaire

Alors forcément, une question arrive : À quoi sert encore l’informaticien, si l’IA peut coder ?

Ma réponse, pour l’instant, est simple : il sert encore à tout ce qui compte vraiment.

Avant le code, il reste les idées, comprendre le besoin, distinguer l’envie passagère du vrai problème.
Voir qu’on est en train de dessiner une cathédrale numérique alors que l’utilisateur voulait juste un abri de jardin qui ferme correctement.

Pendant le code, il reste le pilotage.
Recadrer.
Réorienter.
Couper.
Arbitrer.
Dire non.
Ce petit mot de trois lettres que l’IA prononce beaucoup moins volontiers. Il faut dire qu’elle ne vit pas avec le produit six mois plus tard, quand tout devient lent, confus et “un peu spécial mais temporaire”.

Après le code, il reste encore le plus ingrat, donc souvent le plus précieux :
tester, vérifier, relire, sentir les incohérences, chercher les angles morts, anticiper les cas limites, se demander si l’interface est claire, si la logique est saine, si la sécurité n’a pas été traitée avec la finesse d’un sanglier lançant un audit ISO 27001.

Bref :
l’IA produit vite mais l’informaticien doit encore produire juste.

Et produire faux, vite, en quantité, avec une belle interface, cela reste une manière très moderne de fabriquer du chaos premium.

L’IA a du talent. Le discernement, lui, n’est toujours pas livré par défaut

J’ai essayé plusieurs approches : l’IA “classique”, les agents, le prompt dans l’environnement de travail, Claude Code, Codex, OpenClaw, l’imagerie, l’IA dans Photoshop, Luminar Neo… Le constat est toujours le même : le potentiel est énorme, mais obtenir un résultat vraiment pertinent demande encore beaucoup de temps, d’itérations et de vigilance. Les outils progressent très vite ; le jugement, lui, reste encore furieusement à notre charge.

Et avec OpenClaw, il y a en plus un sujet très concret : la sécurité.
La documentation officielle est claire : OpenClaw repose sur un modèle de confiance “assistant personnel / utilisateur unique” et ne doit pas être considéré comme une frontière de sécurité hostile multi-tenant. En clair : ce n’est pas un coffre-fort magique, c’est un outil puissant qui suppose qu’on sache exactement ce qu’on fait. La magie, oui. Mais avec extincteur à portée de main.

Ce n’est pas juste de la prudence théorique. Des campagnes récentes ont utilisé de faux téléchargements d’outils populaires comme Claude Code et OpenClaw pour diffuser des infostealers via de faux sites et de fausses commandes d’installation. Dit autrement : même dans le futur, quelqu’un trouvera toujours le moyen de cacher une enclume dans la boîte à outils.

Le nouveau boulot : moins taper, plus penser, plus couper, plus vérifier

En réalité, l’informaticien ne devient pas inutile, son rôle se déplace.

Moins de frappe, plus d’intention.

Moins de syntaxe, plus de structure.

Moins d’exécution brute, plus de discernement.

Moins de “je produis tout moi-même”, plus de “je cadre, je corrige, je tranche, je garde la maîtrise”.

Ce n’est pas une disparition, c’est une translation.

Et pas forcément une petite.

Parce qu’au fond, ce qui prend de la valeur maintenant, ce n’est plus seulement la capacité à écrire du code. C’est la capacité à savoir quel code mérite d’exister, dans quelle forme, dans quel ordre, avec quelles limites, et surtout quand il faut arrêter d’ajouter des choses juste parce que c’est devenu facile.

Dit autrement : le clavier n’est plus le centre du métier, Le centre du métier, c’est de plus en plus le jugement.

Mon rêve n’est pas une IA qui me remplace. C’est une IA qui m’évite les corvées idiotes

Au fond, ce que j’attends de l’IA n’est même pas qu’elle code tout à ma place, J’attends mieux.

J’attends un assistant qui m’aide à reformuler, clarifier, challenger une idée, trouver une piste, signaler une incohérence, alléger les tâches répétitives, me faire gagner du temps sur le bruit de fond du quotidien.

J’attends un outil qui me laisse plus d’énergie pour créer, relier, concevoir, choisir.

Pas une IA qui remplace l’humain, une IA qui lui évite de s’épuiser sur des tâches sans gloire.

Et oui, cela inclut aussi certains tests unitaires. Soyons honnêtes deux minutes : il existe peu de sensations plus pures que de confier à une machine la joie immense de vérifier pour la quarante-septième fois qu’une méthode renvoie bien false quand on lui passe null.

La question n’est peut-être pas “où est l’informaticien ?”

La vraie question, aujourd’hui, n’est peut-être pas :

“Où se situe l’informaticien à l’heure de l’IA ?”

La vraie question est plutôt :

“Comment rester un bon informaticien quand produire devient facile, mais penser juste, couper proprement et garder la maîtrise restent difficiles ?”

Et pour l’instant, c’est encore là que la différence se fait.

L’IA sait aller vite, l’informaticien, lui, doit encore savoir où il va.

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