On râle contre les slides. En réalité, on râle souvent contre notre façon de penser, de synthétiser et de raconter.
On déteste PowerPoint parce qu’il met en pleine lumière nos faiblesses de communication, de synthèse et d’organisation. C’est un peu le miroir de salle de bain des projets : il ne crée pas les défauts, il les éclaire très bien.
PowerPoint, Google Slides, Keynote… peu importe le logo en haut à gauche. Dans la plupart des entreprises, ils sont partout. Réunions de cadrage, comités de pilotage, dossiers d’architecture, points d’avancement, restitutions, bilans, plans d’action, plans de plans d’action… à la fin, on transforme tout en présentation. Même les problèmes qui auraient mérité une vraie discussion finissent en slide 17 avec un pictogramme orange.
Et pourtant, personne ou presque ne dit : « Ah, enfin une présentation PowerPoint, quel bonheur. »
Non. La réaction la plus fréquente, c’est plutôt un mélange de résignation, de fatigue visuelle et de méfiance préventive. On sait déjà ce qui nous attend : vingt slides de texte tassé, trois diagrammes illisibles, une charte graphique datée de l’époque où Windows XP était encore une promesse d’avenir.
Alors pourquoi déteste-t-on autant cet outil ?
Peut-être parce qu’au fond, on lui reproche moins ce qu’il est que ce qu’il révèle.
Pourquoi cette haine ?
Il faut reconnaître que PowerPoint a parfois de quoi agacer.
Il y a d’abord l’effet « bullet points sans fin ». Une idée, puis une sous-idée, puis une sous-sous-idée, puis une sous-sous-sous-idée… À partir du troisième niveau d’indentation, on ne présente plus un message : on creuse une tombe pour l’attention de la salle.
Il y a aussi le grand classique des slides recyclées. Celles qui ont connu trois projets, quatre managers, deux logos d’entreprise différents et un changement de stratégie « majeur » tous les six mois. On y trouve parfois des vestiges magnifiques : une date de 2014, un schéma jamais mis à jour et une conclusion qui contredit le projet actuel. De l’archéologie d’entreprise, sans Indiana Jones, mais avec plus de souffrance.
Ajoutons à cela la guerre silencieuse des polices, des tailles de caractères et des flèches mal alignées. Et surtout, ce moment très particulier où les participants lisent les slides mot à mot pendant que le présentateur parle. Comme si la réunion hésitait entre conférence, karaoké et assistance respiratoire d’un auditoire en détresse.
Bref, PowerPoint a mauvaise réputation. Et ce n’est pas totalement injuste.
Mais le vrai problème n’est pas toujours l’outil
Ce serait quand même un peu facile de tout mettre sur le dos du logiciel.
Parce qu’en réalité, PowerPoint ne fait qu’amplifier des problèmes déjà bien installés dans beaucoup d’équipes.
Et puis, je vais faire mon ancien. Quand j’ai commencé, PowerPoint n’existait pas encore dans nos usages courants. À l’école, on apprenait à faire des transparents. Oui, de vrais transparents. On écrivait à la main, on dessinait, on évitait de baver sur le feutre, et quand on faisait une erreur, il n’y avait pas de bouton “Annuler”. Il y avait seulement la honte et un nouveau transparent.
J’ai bien eu quelques cours de communication dans les études supérieures. Mais soyons sérieux : ce ne sont pas trois exposés dans une scolarité entière qui fabriquent soudain des gens capables de structurer une idée, tenir une salle et raconter quelque chose d’utile sans lire leurs propres slides comme un collégien puni.
Quand on ne sait pas synthétiser, on remplit.
Quand on ne sait pas structurer une idée, on empile.
Quand on ne sait pas faire comprendre rapidement, on explique plus longtemps.
Quand on n’a pas pris le temps de clarifier le message, on compense avec du texte, des couleurs, des boîtes, des flèches et parfois un SmartArt qui donne l’impression qu’on maîtrise quelque chose. Alors qu’en réalité, on a juste habillé le flou avec des formes arrondies.
Et je peux le dire : mes présentations, comme ma tenue en réunion, se sont améliorées avec les années. Oui, je peux faire le vieux con, j’ai l’âge réglementaire. Mais quand je vois des plus jeunes, comme des moins jeunes d’ailleurs, arriver devant cinquante personnes avec pour seule préparation un Post-it et trois mots griffonnés, je me demande si mon angoisse de ne jamais être assez préparé n’était pas, au fond, une forme d’hygiène.
Autrement dit : le slide n’est pas toujours mauvais parce que l’outil est mauvais. Il est souvent mauvais parce que la pensée en amont n’est pas assez mûre.
Et ça, c’est tout de suite moins confortable à admettre. Accuser Microsoft est plus reposant que regarder ses propres angles morts.
PowerPoint, miroir cruel de nos travers
On aime dire que PowerPoint est froid, creux, corporate, ennuyeux. Très bien. Mais il faut parfois se demander ce qu’il met en lumière chez nous.
Il révèle d’abord notre difficulté à choisir. Synthétiser, ce n’est pas réduire mécaniquement. C’est décider ce qui mérite d’être dit, ce qui peut être laissé de côté et dans quel ordre il faut le raconter. C’est un acte de conception, pas un acte de remplissage. Ce n’est pas “mettre moins de texte”, c’est “penser mieux”. Et là, bizarrement, les volontaires se font plus rares.
Il révèle aussi notre rapport étrange au sérieux. Dans beaucoup d’organisations, un document dense donne une impression de profondeur. Comme si la quantité de texte servait de preuve. Comme si un slide sobre, clair et lisible risquait d’être pris pour un manque de travail. Résultat : on surcharge pour rassurer. On produit des diapositives qui ressemblent à des actes notariés sous stéroïdes.
Il révèle enfin un problème très concret : on demande souvent à des gens de communiquer clairement sans jamais les avoir formés à le faire.
On apprend aux équipes à produire, à livrer, à suivre des procédures, à respecter des templates. On les forme beaucoup moins à raconter une idée, construire une démonstration, faire un schéma utile, hiérarchiser l’information ou rendre un message évident en trente secondes.
Et ensuite, on s’étonne que les slides ressemblent à des placards techniques sous anxiolytiques.
Non, changer d’outil ne suffira pas
Il y a toujours quelqu’un pour penser que le salut viendra d’ailleurs.
« Le problème, c’est PowerPoint. Avec Google Slides, ce sera plus fluide. »
« Essayons Canva. »
« Et si on passait sur Prezi ? »
« Keynote, c’est plus élégant. »
« Non, attends, il y a Tartanpion IA Mega Cool Plus Beta qui vient de sortir hier. Ça change tout. »
Peut-être. Mais soyons honnêtes : on peut aussi faire des présentations terriblement confuses avec un outil plus moderne, plus design, plus collaboratif et plus tendance. Il suffit d’un esprit brouillon avec une connexion Wi-Fi correcte.
Un mauvais message reste un mauvais message, même avec des transitions douces et une belle palette de couleurs. L’outil peut améliorer la forme. Il ne pratique pas la chirurgie reconstructrice de la pensée.
Le problème central n’est pas seulement l’outil. C’est la clarté de l’idée, la qualité de la sélection, la logique du récit et le temps réellement consacré à la préparation.
En clair : on peut être ennuyeux sur n’importe quelle plateforme. Certaines innovations mériteraient même un trophée pour l’égalité de traitement.
Pourquoi on continue malgré tout
Et pourtant, on continue à l’utiliser. Massivement.
Parce que c’est universel. Tout le monde ou presque sait l’ouvrir, le modifier, le projeter, le commenter. Dans l’entreprise, c’est déjà une qualité rare. On a connu des outils plus intelligents, mais utilisables seulement par trois experts et un druide de la DSI.
Parce qu’un slide permet de partager vite un état d’avancement, une décision, un cadrage, une vision d’ensemble. Ce n’est pas idéal pour tout, mais c’est pratique pour beaucoup de choses.
Parce qu’il y a aussi un vrai besoin de support visuel. Une réunion purement orale part vite dans tous les sens. Un bon support peut cadrer, rassurer, mémoriser, aligner. Un mauvais support aussi, d’ailleurs, mais dans le mauvais sens.
Et parce que, soyons honnêtes, dans beaucoup d’environnements professionnels, pas de support = impression de manque de préparation. Même quand la discussion est bonne. Dans certaines organisations, sans slide, une idée n’existe pas ; elle flotte dans l’air comme une âme en peine en attente de validation COPIL.
Donc non, PowerPoint n’est pas inutile. Il est simplement trop souvent mal utilisé, ou utilisé pour des choses qu’il ne devrait pas porter seul.
Le vrai malentendu : on lui demande de faire plusieurs métiers à la fois
C’est peut-être là que se trouve le cœur du problème.
On demande souvent à un même fichier de servir à la fois de support de présentation, de document de référence, de compte rendu de réunion, de dossier de décision, d’archive projet, d’outil de persuasion et parfois de substitut à une réflexion encore inachevée.
Évidemment que ça dysfonctionne.
Un bon support oral n’est pas forcément une bonne documentation. Une bonne documentation n’est pas forcément une bonne slide. Et un bon schéma n’est pas forcément un bon support de discussion en comité.
Le problème n’est donc pas seulement la qualité des présentations. Le problème, c’est qu’on mélange les usages.
Quand un PowerPoint de 80 pages prétend remplacer un vrai document de fond, il finit souvent par faire deux choses médiocrement au lieu d’en faire une correctement. C’est un peu le couteau suisse du malentendu : il sait tout faire, donc il fait tout à moitié.
Et là, on peut aussi poser une question simple : où sont les gens de la qualité ? Où sont ceux qui devraient dire : attention, ta présentation, ce n’est pas un document, c’est un élevage intensif de documents entassés dans un seul fichier.
Parce qu’en réalité, il faudrait souvent plusieurs livrables :
un PowerPoint pour présenter les idées et obtenir un premier alignement,
un vrai document pour détailler proprement avec des schémas ArchiMate, des maquettes et des choix argumentés,
puis éventuellement un autre support de validation, plus synthétique, qui servira aussi aux nouveaux arrivants.
Mais non. À la place, on fait parfois un seul fichier censé tout contenir. Et ensuite, on s’étonne qu’il soit indigeste. C’est comme servir entrée, plat, dessert, café et digestif dans la même assiette en expliquant que c’est pour gagner du temps.
Comment arrêter de subir les slides
La première étape, c’est sans doute d’accepter une vérité simple : PowerPoint est un outil de communication, pas une solution magique à un manque de clarté.
Ensuite, il faut remettre un peu de discipline là où l’habitude a pris le pouvoir.
Un slide doit porter une idée principale. Une vraie. Pas un buffet à volonté où chacun vient picorer sa confusion.
Le texte doit aider à comprendre, pas servir de transcription intégrale de ce que l’orateur va déjà dire. Si la slide peut remplacer le présentateur, c’est que le présentateur est déjà en train de disparaître.
Le visuel doit clarifier. Pas décorer. Un schéma mal choisi peut être pire qu’un paragraphe. Au moins, le paragraphe a parfois l’élégance d’assumer son ennui.
Le template d’entreprise doit rester un cadre, pas une fatalité esthétique. Oui, certains modèles sont tristes comme un lundi matin de printemps passé au bureau pendant que le soleil te nargue dehors. Ce n’est pas une raison pour abandonner toute exigence de lisibilité. La dépression visuelle n’est pas une charte graphique.
Et surtout, il faut accepter qu’un bon support demande du temps. Synthétiser, hiérarchiser, reformuler, simplifier, illustrer : tout cela est un vrai travail. Pas une étape cosmétique de fin de journée entre deux réunions, quand ton cerveau a déjà officiellement démissionné.
Et le designer dans tout ça ?
Oui, dans l’idéal, beaucoup d’équipes gagneraient à être aidées sur la forme.
Un designer, ou au minimum une vraie culture de la communication visuelle, ferait gagner énormément en qualité. Pas pour « faire joli », mais pour rendre l’information plus compréhensible, plus rapide à lire, plus agréable à suivre.
Mais il ne faut pas se raconter d’histoire : un designer ne remplace ni une pensée claire, ni une décision solide, ni un message bien construit.
La forme peut amplifier le fond. Elle ne peut pas le ressusciter.
En réalité, ce qu’on déteste, c’est autre chose
Peut-être que si PowerPoint nous exaspère autant, c’est parce qu’il nous renvoie à quelque chose de moins confortable que ses transitions ou ses puces mal alignées.
Il nous rappelle que s’exprimer clairement est difficile.
Que synthétiser est un travail.
Que raconter une idée demande de choisir.
Que faire simple demande souvent plus d’effort que faire compliqué.
Et que, dans beaucoup d’équipes, on n’a ni vraiment appris à le faire, ni vraiment le temps de le faire bien.
Finalement, PowerPoint est un peu comme la cafetière de bureau : tout le monde s’en plaint, personne ne veut s’en passer. Et parfois, comme elle, il délivre quelque chose de chaud, d’amer, de nécessaire, et dont on ne sait jamais très bien si ça nous aide à vivre ou à tenir jusqu’à 18 h 30.
Et si on le déteste autant, c’est peut-être parce qu’il en dit moins sur l’outil que sur notre manière de travailler, de penser et de communiquer.
